Les croisades furent-elles des invasions camouflées ?

  1. Les croisades n’ont jamais été imaginées tant que les Lieux saints étaient accessibles aux pèlerins.
  2. Les croisades sont dans leur principe une guerre défensive limitée visant à sécuriser un chemin vers Jérusalem pour les pèlerins chrétiens.
  3. Quelle serait la réaction des musulmans si on envahissait l’Arabie Saoudite et empêchait les croyants musulmans d’aller à la Mecque ?
  4. Les Croisades qui étaient parfaitement légitimes dans leur principe ont été détournées parfois de leur but par la mauvaise intention de certains
  5. Mais cet immense élan pour Dieu a aussi révélé des trésors de générosité, de noblesse et de foi.

Malgré des exactions très malheureuses, les Croisades, répondant à une agression, étaient parfaitement légitime dans leur principe. 

1. Les croisades n’ont jamais été imaginées tant que les Lieux saints étaient accessibles aux pèlerins.

- Pendant des siècles les chrétiens se rendent librement en Terre sainte et personne ne songe à aucune conquête.

- Depuis le IIIe siècle, les croyants se rendent nombreux au tombeau du Christ (Saint-Sépulcre), mis en valeur sous le règne de Constantin (+ 337). Peu à peu, un réseau de pèlerinages se met en place, reliant l’Europe de l’Ouest aux multiples sanctuaires chrétiens de Palestine, de Syrie, d’Egypte et d’Asie Mineure. 

- Pendant les premières années de l’Islam (VIIe siècle), la situation reste ouverte et la croisade n’a pas été envisagée. Le commerce entre la péninsule italienne (Venise) et l’Orient se poursuit. 

- C’est seulement lors de l’avènement de la dynastie des Omeyyades (califes arabes, maître de Damas de 661 à 750) que les pèlerins commencent à rencontrer des difficultés. Les premières réactions se font sentir alors dans le seul but de rendre le chemin des Lieux Saints chrétiens de nouveau possible.

2. Les croisades sont dans leur principe une guerre défensive limitée visant à sécuriser un chemin vers Jérusalem pour les pèlerins chrétiens.

- C’était une guerre défensive : Antioche (Turquie actuelle), prise par les Arabes dès 636, est récupérée en 1098, devenant la capitale d’un Etat latin, quelques mois avant la prise de Jérusalem (1099). Il s’agissait de rétablir un ordre ancien perturbé

- C’était une guerre limitée : le « crac » (de l’arabe krack des chevaliers (ou château des croisés en Syrie actuelle) peut protéger environ 2000 personnes lors des attaques. Une centaine de fortifications diverses sont répandues en terre sainte ; toutes datent des XIIe et XIIIe siècles.

- Ces infrastructures peuvent paraître importantes. En réalité, elles dessinent un chemin limité sur la route de Jérusalem, sans volonté de conquête en dehors du but de sécuriser et de défendre cette route. De toute façon, le nombre très restreint de chevaliers occidentaux n’aurait jamais suffi à édifier, malgré la légende, un système militaire important (en 1100, le nouveau roi de Jérusalem Baudouin Ier  dispose en tout et pour tout que de 2 à 300 cavaliers et 2000 fantassins).

- Ce n’est pas une organisation autoritaire mais l’aboutissement de politiques incitatives et la convergence d’idéaux populaires, chevaleresques, aristocratiques et ecclésiastiques. L’idéal de la chevalerie chrétienne sert de référence aux croisés ; elle est fondée en grande partie sur une conception évangélique des relations humaines, de la vie publique et des rapports sociaux.

- La croisade est une montée à Jérusalem, un voyage spirituel depuis les débuts du Christianisme. Croisades, sainteté et culte des reliques sont étroitement liés. À la différence des soldats de métier, les croisés portent des emblèmes religieux (coquille, sacoche et croix, de taille et de couleur variables).

- Les gens les plus humbles se sont enrôlés dans la croisade sans aucun but de conquête mais pour la défense des Lieux saints qu’ils considéraient comme « souillés » par la présence hostile des armées musulmanes.

- Les militaires ne représentent qu’une partie des « croisés » (la Seconde croisade de 1147 embarque plus de 12 000 pauvres, sans aucune arme, sur un total de 60 000 pèlerins ; encore faut-il soustraire plusieurs milliers de gens sur les 48 000 restants car parmi eux figurent femmes, enfants, ecclésiastiques, etc.) La diversité culturelle des croisés montre la popularité et la spontanéité.

- Les États occidentaux ont payé les croisades au prix fort sans en tirer de profits substantiels, tant en hommes qu’en biens matériels.

- Les Templiers, banquiers des croisés, crées à cette occasion (ils sont l’une des clés de vopûte des croisades), échouent dans leur entreprise et sont éliminés par le roi de France Philippe le Bel.

- Les croisades n’ont pas provoqué de conscriptions mais la création d’ordres religieux (Hospitaliers, Templiers, etc.). C’est dire l’investissement spirituel de l’Église du temps. L’accueil, les soins et la sécurité des pèlerins leur reviennent de droit. Ces ordres sont un maillon pacifique sur les chemins de Dieu.

- L’Église catholique ne s’est pas enrichie non plus malgré une légende tenace.

- Les croisades ont permis un accroissement des échanges humains à l’échelle international. Banquiers, marchands et marins italiens (Venise, Gênes, Pise…) ont considérablement favorisé le commerce avec l’Orient, ancienne tradition. L’importation en occident de produits de luxe (bijoux, étoffes, etc.) augmente alors car le développement économique européen (essor urbain) permet à une patie de l’aristocratie de consommer ce type de biens. Flux monétaires et roulements maritimes entre Orient et Occident ne s’effondrent pas entre le XIIe et le XVe siècle.

3. Quelle serait la réaction des musulmans si on envahissait l’Arabie Saoudite et empêchait les croyants musulmans d’aller à la Mecque ?

- Est-ce qu’on ne comprendrait pas les musulmans s’ils réagissaient à une telle conquête et une impossibilité de visiter leurs Lieux saints ?

- Est-ce qu’on ne louerait pas leur modération s’ils se contentaient de dégager un chemin sécurisé jusqu’aux Lieux saints ?

- N’y aurait-il pas le risque d’une réaction beaucoup plus violente ?

- Et tout le monde ne trouverait-il pas que c’est parfaitement légitime ?

4. Les Croisades qui étaient parfaitement légitimes dans leur principe ont été détournées parfois de leur but par la mauvaise intention de certains

- En novembre 1199, le comte Thibaud de Champagne décide de prendre la tête de la Quatrième croisade, prêchée non par les princes mais par Foulque, curé de Neuilly-sur-Marne.

- Le but originel de l’expédition est uniquement pacifique et spirituel : délivrer les Lieux saints par la prière et la pénitence. 35 000 croisés prennent le chemin de l’Orient.

- Mais Thibaud est remplacé par Boniface de Montferrat, militaire piémontais ; Alexis,  fils de l’empereur byzantin Isaac II, détrôné en 1195, reçoit alors la promesse des croisés : ces derniers, aidés des Vénitiens, détrôneront son impérial rival en prenant d’assaut Constantinople. Seuls les chefs de l’expédition sont tenus au courant des tractations.

- Le 17 juillet 1203, les croisés entrent dans la cité, intronisent Isaac et son fils. Mais ils restent sur les rives du Bosphore, incertains quant aux promesses de versement financier du nouvel empereur. Le pape Innocent III désapprouve l’assaut sur Constantinople. Il accuse les Vénitiens d’avoir détourné la croisade de son but spirituel.

- Les habitants protestent. Un front anti-croisé prend de l’importance. Le lundi 12 avril 1204), c’est l’assaut des Latins et une victoire violente au cours de laquelle les atrocités commises ont  égalé celles perpétuées par Saladin à la prise de Jérusalem en 1187 : « Il y eut là tant de morts et de blessés que c’était sans fin ni mesure » (Villehardouin).

- Les vainqueurs s’emparent de nombreuses reliques, dont plusieurs objets de la Passion, instaurant sans le savoir, un sentiment de méfiance sinon de peur entre Latins et Byzantins.

- L’islam allait profiter de ce déchirement dans le camp chrétien.  

5. Mais cet immense élan pour Dieu a aussi révélé des trésors de générosité, de noblesse et de foi

- Les croisades des pauvres gens massacrés : c’est par dizaine de milliers qu’il faut compter le nombre des victimes parmi les croisés issus de milieux sociaux modestes ou « défavorisés ». Les croisades sont d’abord le fait collectif des plus humbles. La voix de Dieu reste celle de son Peuple et les pauvres au Moyen Âge savent que le voyage vers la Terre sainte, malgré ses évidents et nombreux pièges, est une occasion de conversion et de salut unique à l’échelle humaine. C’est pourquoi les foules, aidées et encouragées par l’Eglise, n’hésitent pas à braver tous les dangers.

- La croisade, au-delà du déplacement géographique, est montée vers le « centre du monde » (connu) : Jérusalem et au cœur de la Cité sainte bat le cœur de la chrétienté : le tombeau du Christ (la « boussole » des croisés).  

- En 1212, des milliers d’enfants et de femmes prennent la route sous la conduite de deux chefs « charismatiques », Nicolas et Etienne, berger. en 1212. Malgré des incertitudes historiques liées à la qualité des traductions des chroniques du temps, cette « croisade des enfants » est restée dans la mémoire collective comme un mouvement populaire gratuit et généreux.

- En 1096, la foule, priante et désarmée, placée sous la direction de Pierre l’Ermite,  s’était mis en marche avant même le départ des soldats.

Bibliographie :

  • Histoire anonyme de la première croisade, Paris, Les Classiques du Moyen Âge, traduction Louis Bréhier, 1924 ;
  • Anna Benvenuti, « Pèlerinages, cultes et reliques des saints », Abbayes et monastères aux racines de l’Europe, Paris, Cerf, 2004, p. 161-174 ;
  • Pierre Alphandéry et Alphonse Dupront, La Chrétienté et l’idée de croisade, Paris, Albin Michel, 1954-1959, 2 vol ;
  • Etienne Delaruelle, L’Idée de croisade au Moyen Âge, Turin, La Bottega d’Erasmo, 1980 ;
  • Robert Delort (éd.), Les Croisades, Paris, Le Seuil, 1988, ‘Points Histoire’ ;
  • René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris, Perrin, 2006, collection Tempus, 3 t. ;
  • Jacques Heers, Libérer Jérusalem. La première croisade, Paris, Perrin, 2000 ;
  • Jean Richard, Les Récits de voyages et de pèlerinages, Turnhout, Brepols, 1981 ;
  • Pierre-André Sigal, Les Marcheurs de Dieu, Paris, Armand Colin, 1974 ;